Fin 2025, l’Institut des actuaires publiait un guide pratique pour la prise en compte des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans une allocation d’actifs. Cette nouvelle ressource apporte aux actuaires de précieux outils et éclairages et leur présente certaines pistes offertes par la recherche académique. Ceci pour les aider à mieux appréhender les évolutions réglementaires et leur permettre une meilleure compréhension des données extra-financières.
L’intégration des enjeux extra-financiers dans les travaux des actuaires s’est accélérée ces dernières années. Ces évolutions obligent à partager les meilleures pratiques et à suivre en permanence les avancées. Les groupes de travail qui se penchent sur ces sujets au sein de l’Institut des actuaires se sont fortement accrus et couvrent aujourd’hui un spectre très large. Initialement tournés vers les enjeux climatiques, ils ont su développer une meilleure prise en compte de la biodiversité, mais aussi des défis sociaux, sociétaux et de gouvernance.
L’actuaire n’est pas un expert ESG, mais une partie de plus en plus importante de ces travaux doit intégrer ces critères. Ce guide permet tout d’abord de revenir sur les données et la réglementation ESG des portefeuilles avant de se plonger, dans un second temps, dans leur impact sur les portefeuilles d’actifs et les stratégies à mettre en place.
1. Des données ESG en constante évolution
Le guide paru en novembre 2025 est né des échanges et travaux conduits depuis 2022 par le groupe de travail Intégration de critères ESG dans une allocation d’actifs.
Au commencement, ses membres avaient de nombreuses interrogations sur les données ESG existantes. Nombre de fournisseurs de données, parfois nouveaux, sont présents sur le marché. Certains sont issus du monde de la finance, d’autres sont spécialistes du climat ou encore travaillent pour le monde de l’assurance. La majorité des données est issue de sources publiques (organismes publics, relevés météo, entreprises, etc.). Les praticiens peuvent légitimement avoir des questions sur la stratégie de collecte et de retraitement, d’autant que les standards évoluent rapidement. La comparabilité peut être difficile entre secteurs, régions et entreprises. Toutes ces difficultés étaient au cœur des échanges, d’autant que les investisseurs veulent se prévaloir d’un éventuel greenwashing. Afin de progresser, des fournisseurs de données extra-financières reconnus ont été sélectionnés pour réaliser plusieurs webinaires portant principalement sur les investissements et émetteurs présents dans les portefeuilles des assureurs et des investisseurs.
De nouvelles métriques à appréhender par les actuaires
La compréhension et la maîtrise des données, des métriques pertinentes et de l’impact sur les bilans des assureurs, des banques ou des portefeuilles financiers sont devenues indispensables pour une partie importante de la profession.
Ces rencontres ont permis aux membres du groupe de travail de réaliser un chantier considérable pour identifier, regrouper et interpréter les données tout en proposant de nouvelles métriques (empreinte biodiversité, température de portefeuille, VaR climatique) adaptées à ces nouveaux enjeux. Les progrès réalisés en quelques années par le monde de l’ESG ont été remarquables. L’expertise des actuaires doit s’enrichir de ces réflexions pour mieux les intégrer dans leurs travaux.
Les données à disposition étant en constante évolution, il est indispensable de se les approprier pour les faire progresser, car leur qualité et leur fiabilité peuvent encore s’améliorer. Le principal point d’attention reste les émissions de gaz à effet de serre (GES) classées selon les scopes 1, 2 et 3 et définies par le protocole GHG (Greenhouse Gas Protocol) depuis 2001. Le scope 3, lié aux émissions indirectes autres que l’énergie, est clairement défini depuis 2011. Dès la mise en place des premiers objectifs des membres de la Net-Zero Asset Owner Alliance en 2021, le suivi du scope 3 a été recommandé. Les secteurs les plus intensifs ont été favorisés par les investisseurs. Mais il reste parfois difficile de l’intégrer en raison de données non disponibles, surtout pour les classes d’actifs alternatives.
Une identification facilitée des éléments importants
En parallèle, les évolutions réglementaires permettent de mieux structurer et de rendre disponibles les données des entreprises, mais aussi les produits et stratégies ESG. Le guide permet de revenir sur ces principales évolutions afin que le lecteur, pas toujours spécialiste de ces sujets, puisse plus facilement identifier les points importants, les labels et autres acronymes.
La prise de conscience, principalement climatique, s’est accentuée à partir de l’adoption de la NFRD (Non-Financial Reporting Directive) en 2014. Les principaux objectifs étaient la transparence, l’harmonisation des informations ESG et la responsabilité des entreprises. Les besoins de reporting et d’engagement se sont vite multipliés (accord de Paris en 2015, SFDR, CSRD, etc.). Cette inflation réglementaire – certainement nécessaire pour permettre structuration et maturité du secteur – a pu inquiéter les entreprises et les investisseurs.
Une troisième phase de stabilisation semble s’ouvrir avec une redéfinition de certaines règles (label ISR, caractéristiques des fonds article 9, CSRD). Cette étape de consolidation permet de poursuivre le développement des enjeux ESG tout en corrigeant certaines imperfections.
2. L’impact de l’ESG sur les portefeuilles d’actifs
L’objectif du guide est d’accompagner l’actuaire travaillant dans le secteur financier et de la gestion d’actifs. Ainsi, une partie importante de l’ouvrage revient sur l’impact de l’ESG sur le prix des actifs et la performance des portefeuilles. Les travaux académiques sont nombreux sur ces sujets, et le guide propose une sélection à intégrer dans les réflexions des actuaires. Certains auteurs sont venus présenter leurs travaux au groupe de travail. D’autres études ont été effectuées dans le cadre des réunions de ce même groupe.
L’objectif du guide n’est pas de consolider l’ensemble de la recherche ou de proposer de nouvelles pistes ou métriques, mais d’identifier quelques papiers et leurs axes d’analyses afin que l’actuaire puisse se référer à la publication. La recherche sur les liens entre ESG et l’investissement a été dynamique ces dernières années, et partager quelques références au sein de l’institut est plus que nécessaire.
Une performance réelle mais difficile à mesurer
Un premier axe d’analyse peut porter sur l’intérêt de prendre en compte les critères extra-financiers dans l’entreprise. La « prime de durabilité » ou la nécessité pour une entreprise de tenir compte des enjeux extra-financiers pour performer sur le long terme est difficilement mesurable. Toutefois, un lien positif entre ESG et performance financière semble apparaître dans de nombreuses études académiques.
Par exemple, une entreprise gérant efficacement ses relations avec ses parties prenantes (employés, société civile, clients, fournisseurs, etc.) tire parti de cet engagement et sera durablement plus performante. Mais cette performance financière de long terme est difficile à mesurer.
En parallèle, les controverses affectant les émetteurs ont démontré leur très fort impact sur la valorisation d’entreprises de nombreux secteurs (automobile, énergie, tech, santé). Ces débats peuvent porter sur l’environnement, la fraude, la gouvernance ou encore les risques sociaux. L’impact, ou la sanction, des marchés ou des clients est immédiat et peut pénaliser durablement les portefeuilles.
L’effet global entre les deux est donc très asymétrique pour les investisseurs de long terme. Il est par conséquent indispensable de chercher à identifier des métriques pertinentes pour s’en prévaloir.
Les scénarios partagés, une nécessité pour avancer
Une seconde partie intéressante des travaux sur l’ESG porte sur la narration et la construction de scénarios partagés. Une avancée majeure a eu lieu lors de la naissance du NGFS (Network for Greening the Financial System) en 2017 sous l’impulsion de la Banque de France. Ce réseau international de banques centrales et de superviseurs financiers a développé des scénarios climatiques pour évaluer les risques financiers.
Les trois premiers scénarios de référence publiés en 2019 avaient des horizons de projection très longs (2050 et 2100) et permettaient de combiner des modèles climatiques pour simuler les impacts sur le PIB, l’emploi ou encore le prix des actifs. En construisant ces scénarios, les investisseurs ont pu se projeter sur des hypothèses communes, structurer leur raisonnement et mieux anticiper les impacts et décisions d’investissements.
Le guide choisit de revenir plus spécifiquement sur les récents scénarios de court terme à 5 ans publiés en mai 2025. Ils permettent aux investisseurs d’ajouter des scénarios climatiques à leurs allocations d’actifs. Les premiers scénarios de long terme étaient difficilement assimilables par des gestionnaires de portefeuille, car les impacts pouvaient porter sur des décennies. Ces scénarios à 5 ans répondent en partie à la tragédie des horizons de Mark Carney. Même s’ils ne sont pas suffisants pour déterminer une allocation parfaitement optimale intégrant ces enjeux, ils contribuent à uniformiser les pratiques, donnent un référentiel partagé et introduisent un narratif pour aider les institutions financières (banques, assureurs, régulateurs) à anticiper les effets liés au changement climatique.
Un éclairage complémentaire très utile aux actuaires
Le guide cherche également à couvrir les résultats des stress-tests climatiques demandés par le régulateur au cours des dernières années. Il essaie de mettre en avant ceux de la BCE. Les actuaires, plus souvent assureurs, sont plus familiers avec ceux réalisés par l’ACPR, voire l’Orsa climatique. Le guide leur offre ainsi un éclairage complémentaire et un lien entre banque et assurance qui correspond à une des particularités du métier d’actuaire.
Une partie porte, enfin, sur les modèles d’allocation d’actifs. Un premier guide sur le sujet a été publié en 2024 par l’Institut des actuaires concernant une allocation d’actifs en vision multinorme. La méthodologie proposée repose sur trois types d’indicateurs (économiques, comptables et prudentiels). Ce nouveau guide permet d’associer une quatrième dimension en proposant des modèles permettant d’intégrer des critères ESG. La question qui se pose est la suivante : pouvons-nous identifier une « prime » associée à la durabilité ou l’ESG doit-il être introduit comme une contrainte supplémentaire dans un modèle ? La réponse reste difficile à formuler.
Les modèles d’allocation d’actifs ont évolué au cours des siècles. Markowitz a permis d’optimiser le couple rendement-risque. Puis les praticiens se sont saisis de mesures de risques extrêmes (VaR, SVaR). Les contraintes de passif ont été prises en compte, et certains intègrent maintenant l’étude du comportement des investisseurs. L’ajout de ces critères ESG vient compléter les éléments à prendre en compte dans une allocation.
Les investisseurs peuvent facilement se positionner sur des actifs verts en augmentant leur part de green bonds ou en investissant dans des fonds à impact. Ces choix sont souvent guidés par une volonté d’agir et difficilement objectivables sur des modèles classiques ou entre les classes d’actifs.
Plusieurs approches proposées pour construire un portefeuille
C’est ainsi qu’une partie du guide est consacrée à la construction de portefeuille, par exemple le cas d’un portefeuille action. Initialement, les données ESG portaient principalement sur les entreprises en portefeuille. Les scorings, les indices climatiques ou la construction de trajectoires de décarbonation nécessitent d’identifier des stratégies efficaces. La recherche académique propose plusieurs pistes que l’investisseur peut mettre en place. Les principales difficultés étant de corriger les biais sectoriels, d’identifier les meilleurs acteurs, mais aussi de suivre l’évolution des indicateurs sur plusieurs années.
Dans le guide, trois familles d’approche sont présentées :
- Maximisation du score ESG
- Modèles classiques modifiés pour l’ESG
- Alignement du portefeuille sur une trajectoire de décarbonation
La finance durable est en constante évolution, et l’actuaire se doit d’accentuer l’intégration de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans ses travaux. En particulier dans ses décisions d’investissement et de financement. Ce guide, d’environ quarante pages, publié sur le site internet de l’Institut des actuaires et proposé en accès libre, permet de remettre l’actuaire au centre de tous ces enjeux et de l’accompagner dans ses travaux. Il démontre que l’investissement ESG n’est pas une simple optimisation de la performance, mais bien une gestion élargie du risque et un alignement sur des objectifs extra-financiers. La finance durable est un thème en émulation depuis plusieurs années, permettant de progresser rapidement et d’améliorer la qualité globale des travaux. Sans formation continue ou la rédaction de guides pour accompagner, le risque serait de décrocher. Au contraire, un actuaire cherchant à se rendre utile, ayant l’envie de construire les meilleurs standards et de trouver des solutions, a toute sa place dans ce domaine. Les échanges sont nombreux et permettent de progresser ensemble au sein de la profession.
L’objectif de ce guide est vraiment d’accompagner au quotidien les actuaires. Pour cela, les auteurs sont conscients de la nécessité de le faire évoluer de façon régulière afin de l’améliorer et de l’enrichir. Les sujets liés à la nature – c’est-à-dire la biodiversité, mais aussi l’eau et la pollution – semblent les plus urgents à approfondir. En parallèle, les travaux du groupe de travail initient une réflexion sur l’analyse des risques physiques et de transition, liés aux évolutions du climat et à l’érosion de la biodiversité.
