Électricité : Réseaux sous hautes tensions

27 avril 2026  | Par Marjorie CESSAC
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Tempêtes, crues, canicules, mais aussi guerres et cyberattaques… Le réseau, qui connaît une mue notable dans le contexte de la transition énergétique et de l’électrification croissante des usages, est dans le même temps soumis à de plus en plus de menaces extérieures. Le chantier en vue de l’adapter est titanesque.

Le 28 avril 2025, 12 h 35. En Espagne, et dans une partie du Portugal, tout s’éteint. Des gens restent bloqués dans les ascenseurs, certains n’ont plus d’eau au robinet, une centaine de trains ne circulent plus, internet ne fonctionne plus, les téléphones deviennent silencieux. Plus de 55 millions de personnes sont touchées. Les pays riches découvrent alors ce à quoi ils n’étaient plus habitués depuis des lustres : une panne géante d’électricité. Ce jour-là, la péninsule s’est retrouvée plongée dans une réalité parallèle à celle du reste de l’Europe. Un monde sans électricité et tout ce qui lui est relié. Et un coût faramineux. Au lendemain du black-out, l’agence de notation Morningstar DBRS estimait le montant des pertes assurées entre 100 et 300 millions d’euros. La Confédération espagnole des organisations patronales a évalué, de son côté, l’impact sur les entreprises à 1,6 milliard, soit 0,1 % du PIB. L’enquête ouverte suite à cet incident massif n’ayant pas encore livré ses conclusions, impossible de dire aujourd’hui si la péninsule ibérique a été victime d’une panne liée à son modèle énergétique, reposant notamment sur le développement des énergies renouvelables ; d’une cyberattaque, phénomène qui touche de plus en plus les réseaux électriques ; ou encore d’une défaillance de ses interconnexions avec le reste de l’Europe.

Longtemps qualifiés de « maillon faible de la transition énergétique » par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les réseaux vont, avec la décarbonation des usages, en devenir plus qu’ils ne le sont déjà la colonne vertébrale. Publiée le 13 février 2026, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) a pour objectif de faire passer à 60 % la consommation française d’énergie décarbonée en 2030 (contre 42 % en 2023) alors qu’une grande partie des usages dépend encore majoritairement des énergies fossiles. Le poids de l’électricité passerait donc de 27 % à 34 %.

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Point de vue

« La biodiversité ne doit pas être sacrifiée »

La Commission nationale du débat public (CNDP) vient d’achever une série de débats (4 septembre 2025-14 janvier 2026) autour de la proposition de RTE de schéma décennal de développement du réseau électrique. Qu’ont révélé ces réunions au cours desquelles ont été entendus des avis aussi divers que ceux de citoyens, d’élus, d’industriels ou encore d’associations environnementales ?

Francis BEAUCIRE : Nous avons eu un premier sujet qui portait sur la dimension même de ce programme : 100 milliards d’euros à 15 ans et de multiples infrastructures concernées. En l’absence de la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), non révélée encore, RTE s’était-il appuyé sur les bonnes hypothèses pour dimensionner les infrastructures ? Sachant qu’à la suite de la PPE2, la consommation n’a pas eu la dynamique imaginée alors. Cela a été un point de controverse entre RTE et les participants. Certains estiment que l’on en fait trop, que la sobriété suffit ; d’autres, notamment du côté des institutions
et des associations, pensent au contraire qu’il est nécessaire de faire un effort considérable. Ce sont des visions de l’avenir qui s’entrechoquent.

Un des sujets de friction a porté sur les zones prioritaires. Pourquoi ?

F. B. : Effectivement, dans ce grand schéma, RTE a désigné des zones géographiques précises qui comprennent les grands bassins industriels historiques au travers des zones P1 et P2 pour priorité 1 et priorité 2. Or, ces termes n’ont pas été compris, d’autant que tout le reste de la France s’est vu réduit au rang de priorité 3. RTE s’est fait interpeller à ce sujet par des collectivités territoriales concernant le tissu industriel diffus hors de ces grandes zones. Le fait que nous soyons allés à Châteauroux, Limoges, Le Havre, Grenoble et pas seulement dans de grandes métropoles a permis de faire émerger les inquiétudes de ces territoires qui s’estiment laissés pour compte. À Châteauroux, un représentant de l’usine Pyrex a, par exemple, évoqué le fait qu’alors que ses clients réclament un procédé de production décarboné et que la direction est disposée à le faire, l’entreprise n’a toujours pas la puissance électrique suffisante.

Quelles ont été les principales critiques quant à l’impact environnemental et paysager de ces infrastructures ?

F. B. : Beaucoup se sont demandé si RTE avait réellement pris en considération la biodiversité à hauteur de ce qu’elle est et de son importance aujourd’hui. Le public a trouvé que le gestionnaire se satisfaisait peut-être trop d’une vision théorique du principe de développement durable éviter – réduire – compenser pour que les aménagements n’aient pas d’impacts négatifs sur leur environnement.

Qu’en a-t-il été du débat sur les lignes aériennes ou souterraines ?

F. B. : À Fos-sur-Mer, nous avons assisté à une situation de blocage entre les associations environnementales et RTE. Les premières ont fait valoir le fait que les lignes aériennes, en traversant des zones à haute valeur patrimoniale comme La Crau ou la Camargue, allaient porter atteinte aux paysages et à la biodiversité. D’autres ont relevé que la France comptait un nombre important de zones identiques où il serait préférable de ne pas faire passer ces mêmes lignes à très haute tension (NDLR : au-delà de 100 000 volts).

Quels sont les arguments de RTE en réponse à ces critiques ?

F. B. : Ils sont essentiellement économiques. RTE estime qu’il faudrait ajouter près de 50 milliards d’euros si l’on décidait d’enterrer une partie de la très haute tension. De son côté, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) insiste dans son dernier rapport sur le développement aérien. Selon elle, ces lignes doivent primer pour des voltages à 400 000 car elles sont plus économiques. Comme pour l’éolien en mer – où l’on a fait le choix d’éloigner davantage les infrastructures des côtes, mais à des coûts plus élevés –, se pose la question des priorités.

Europe

Des interconnexions pour le meilleur comme pour le pire

Le réseau s’étend sur l’ensemble de l’Europe continentale. Si ces interconnexions permettent de voir émerger plus de solidarité entre pays, elles entraînent aussi davantage de risques de propagation des pannes et virus.

Si la France n’avait pas coupé ses interconnexions avec l’Espagne au moment du black-out qui a frappé la péninsule ibérique en avril 2025, une partie du continent européen aurait sans doute été plongée dans le noir. Car, aujourd’hui, en effet, un réseau national électrique ne veut plus dire grand-chose.

Toujours plus interconnectées depuis les années 1990, les 300 000 lignes du réseau électrique européen s’étendent au-delà du Vieux Continent pour prendre une dimension plus large, de l’Ukraine à Gibraltar en incluant la Turquie, les pays baltes, l’Irlande… La France est elle-même reliée à ses voisins terrestres, comme à l’Angleterre et à l’Irlande par voie maritime.

Les interconnexions, au nombre de 400, procurent plusieurs avantages. Les pays concernés peuvent en premier lieu acheter l’électricité là où elle est la moins chère et la plus verte (ou la moins grise) possible. Ces liaisons permettent également d’assurer une certaine solidarité et d’atténuer les coupures de courant, comme cela a été le cas en 2022-2023 lorsque le gaz russe est venu à manquer et que le parc nucléaire français était en partie à l’arrêt.

Plus le réseau est important et plus il est censé amortir les incidents, comme la foudre qui frappe une ligne par exemple. Pour assurer au mieux cette sécurité, les gestionnaires (GRT) respectifs des pays en question doivent cependant veiller à la synchronisation de leur réseau en maintenant une fréquence unique de 50 Hz dans ce vaste espace interconnecté. Sous la houlette de l’Entso-e, organisation qui les regroupe, ils coordonnent donc en temps réel leur production et leur consommation, usent de normes communes pour leurs équipements et leurs procédures d’urgence.

Néanmoins, ces interconnexions – si elles ont, à de maintes reprises, montré leur efficacité pour assurer à l’Europe un approvisionnement suffisant – constituent aussi un véritable talon d’Achille en ces temps de géopolitique troublée. Car elles sont aussi susceptibles d’engendrer des effets en cascade ayant pour conséquence de propager pannes, virus ou cyberattaques à une plus grande échelle. Un incident au sein d’un des maillons de la chaîne peut ainsi très vite se répercuter sur ses voisins. C’est ce qui est notamment arrivé le 4 novembre 2006 en Allemagne. Le passage d’un paquebot sur le fleuve Ems a provoqué la déconnexion d’une partie du réseau européen touchant 15 millions de personnes dans 12 pays.

Sans compter qu’à ce risque s’en ajoute un autre. C’est en substance le message d’un rapport publié en septembre 2025 par le think tank Ember qui pointe le fait que plus de la moitié (55 %) du réseau électrique européen est jugé particulièrement vulnérable, car trop isolé pour être secouru par ses voisins efficacement en cas d’incident majeur. Au rang des pays les plus fragiles figurent l’Espagne, l’Irlande et la Finlande. Face à ces menaces, la conclusion du rapport d’Ember est sans appel. L’Europe doit impérativement agir sur plusieurs fronts. Notamment, d’un côté, en accélérant le déploiement de nouvelles lignes électriques pour désenclaver les régions les plus vulnérables, et en renforçant de l’autre la protection des infrastructures existantes en les intégrant aux stratégies de défense de l’Union européenne et de l’Otan.