Obésité : chronique d’une mortalité enrayée

16 juillet 2026  | Par Anne-Laure GROSMOLARD
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Loin d’être un simple facteur de risque, l’obésité est une maladie chronique nécessitant une prise en charge médicale. Le succès des thérapies agonistes commence déjà à bouleverser les mortalité et morbidité associées. Quand et comment, dès lors, appréhender leurs effets sur les projections assurantielles ?

Avec quelque 890 millions d’adultes atteints à travers le monde en 2022, le nombre de personnes âgées de plus de 18 ans touchées par l’obésité (IMC-indice de masse corporelle égal ou supérieur à 30) a plus que doublé depuis 1990. Plus largement, toujours en 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) (1) dénombre 2,5 milliards d’adultes en situation de surpoids (IMC égal ou supérieur à 25), soit 43 % des hommes et 44 % des femmes. Une tendance que rien ne semblait alors pouvoir arrêter, d’autant que sur la même période 1990-2022, le nombre d’adolescents atteints d’obésité a, lui, été multiplié par quatre. « Autrefois considéré comme un problème concernant uniquement les pays à revenu élevé, le surpoids est désormais en augmentation dans les pays à revenu faible ou intermédiaire », pointe par ailleurs l’OMS dans son rapport.

Alors, comment enrayer l’évolution de cette prévalence sachant que l’obésité aurait contribué à 3,7 millions de décès liés aux maladies non transmissibles en 2021 et que son coût économique mondial pourrait atteindre les 3 000 milliards de dollars américains par an d’ici à 2030, selon l’OMS ? Jusqu’à récemment, les réponses ne variaient pas, mettant l’accent sur la prévention (accompagnement nutritionnel et activité physique en premier lieu) et le suivi médical. Si ces mesures se révèlent toujours essentielles, elles ont toutefois laissé la première place, ces derniers mois, aux médicaments utilisés dans le traitement de l’obésité adulte : les agonistes du GLP-1 (liraglutide, sémaglutide) et le double agoniste GIP/GLP-1 (tirzépatide), dont les prescriptions ont explosé. Au point que le Mounjaro (tirzépatide), développé par le laboratoire américain Eli Lilly, devenait au premier trimestre 2026 le médicament le plus vendu au monde (8,7 milliards de dollars), devançant le Keytruda (7,9 milliards de dollars), un anticancéreux de Merck qui occupait la première place depuis trois ans. Commercialisant également le Zepbound (tirzépatide), Eli Lilly a revu, dès l’annonce de ses résultats du premier trimestre fin avril, les prévisions de son chiffre d’affaires annuel à la hausse, entre 82 et 85 milliards de dollars (2) attendus contre 65,2 milliards en 2025 (entre 26 % et 30 % de progression, après +45 % par rapport à 2024), portée par la demande domestique mais, surtout, par celle, exponentielle, provenant des pays hors États-Unis.

Une nette baisse sur le long terme

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Encadré

L’IMC, un indicateur obsolète ?

L’arrivée des GLP-1 sur le marché bouleverse sans aucun doute la pertinence de l’usage du seul indice de masse corporelle (IMC) pour déterminer l’obésité d’une personne et les risques induits. En janvier 2025 (1), un comité international a proposé un nouveau cadre de l’obésité suggérant l’utilisation de critères plus larges incluant la mesure du tour de taille en plus de l’IMC. Cette proposition, approuvée par 75 organisations médicales internationales, classe l’obésité en deux catégories : obésité clinique et obésité préclinique. La première se définit par un excès de masse grasse accompagné de symptômes tels que des dysfonctionnements organiques ou des difficultés dans les activités quotidiennes, et serait traitée comme une maladie chronique. La seconde « se caractérise par un état d’adiposité excessive avec préservation des autres tissus et organes et un risque variable mais généralement accru de développer une obésité clinique ainsi que plusieurs autres maladies non transmissibles », détaille le Lancet.

Cette distinction fait écho à nombre d’études qui ont montré, si ce n’est l’obsolescence de l’IMC, sa non-pertinence quand il est le seul critère pris en compte. Ainsi, l’Association européenne pour l’étude de l’obésité plaide pour que le diagnostic de l’obésité repose sur 3 facteurs essentiels : un IMC égal ou supérieur à 25, un rapport taille/hanches supérieur à 0,5 et la présence de 12 complications associées (2). Ce changement de paradigme pourrait impacter les assurances emprunteur et prévoyance notamment, en faisant de l’IMC une variable de dépistage plus qu’une variable de tarification. « Munich Re suggère également que le secteur dépasse la segmentation basée sur l’IMC pour adopter une vision plus globale de la santé métabolique, des antécédents de traitement et de l’observance thérapeutique », commente Carrie Lam, actuaire canadienne du réassureur.

Références :

1. « Definition and diagnostic criteria of clinical obesity », The Lancet Diabetes & Endocrinology, 25 février 2025.

2. « Validation of the 2024 European Association for the Study of Obesity diagnostic criteria: A comprehensive assessment of obesity-related mortality risks », Diabetes, Obesity and Metabolism, 14 février 2025.

Encadré

Quel ROI pour les assureurs santé ?

Le coût immédiat des thérapies anti-obésité est encore très élevé, estimé entre 2 000 et 5 000 euros par an et par patient actuellement en Europe. Si leur efficacité, sous réserve d’une adoption et d’une adhérence réelles et continues par les personnes traitées, n’est plus vraiment à démontrer, elle se mesure toutefois par des effets sur des complications (diabète, infarctus, hospitalisations), permettant certes d’éviter des coûts importants, mais sur le moyen-long terme. Outre-Atlantique, une récente étude de l’américain Prime Therapeutics conclut qu’après trois ans de suivi, « les traitements GLP-1 contre l’obésité n’ont pas généré d’économies médicales suffisantes pour compenser leur coût » chez les patients assurés non diabétiques (1). Une autre du National bureau of economic research (NBER) estime ainsi que « les organismes qui financent les GLP-1 ne doivent pas s’attendre à de fortes économies médicales compensatrices à court ou moyen terme » (2). « Les modèles évoluent donc vers une logique de transfert de coûts dans le temps : investissement initial vs économies futures éventuelles, l’assuré pouvant changer d’assurance après un certain temps et le gain irait plus vers la nouvelle assurance que l’ancienne », pointe Julie Daou, responsable du département médical chez MSH.

Un point important alors que les résultats de ces thérapies, notamment sur la mortalité globale, dépendent beaucoup de leur accessibilité par le plus grand nombre. Mais comment la garantir sans faire vaciller les systèmes de santé ? Pour beaucoup, il faut continuer à innover. Afin de permettre, notamment, une diminution des coûts des traitements. « L’arrivée de ces agonistes, des doubles, voire triples agonistes demain, sous forme de comprimés permettra déjà une nette baisse des prix », plaide Marinos Fysekidis, medical advisor chez Scor. « Le Canada a, par exemple, lancé des versions génériques de médicaments contre l’obésité. Le coût moindre de ces médicaments devrait améliorer l’accès aux traitements pour une plus grande partie de la population », argumente Carrie Lam, actuaire chez Munich Re.

De son côté, l’industrie pharmaceutique, elle, poursuit sa croissance. Selon Deloitte (3), les médicaments anti-obésité de type GLP-1 sont devenus le principal moteur de rentabilité de la R&D pharmaceutique au niveau mondial. En 2025, le rendement prévisionnel des investissements R&D des 20 plus grands laboratoires atteint 7 %, contre 5,9 % en 2024. Deloitte alerte toutefois sur un risque de bulle lié à ce développement : une dépendance excessive à quelques agonistes pourrait fragiliser l’innovation globale du secteur.

Références :

1. « Real-World 3-Year Cost Impact Assessment of Glucagon-Like Peptide-1 Agonists to Treat Obesity Among Commercially Insured Members Without Diabetes », Prime Therapeutics, 13 avril 2026.
2. « Do GLP-1 Medications Pay for Themselves? », NBER, janvier 2026.
3. « Weight loss drugs boom drives pharma R&D returns, but industry could face ‘bubble’ effect », Deloitte, 4 mai 2026