Marché agricole : l’onde de choc

23 juin 2022  | Par Laure BERT
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La guerre en Ukraine a projeté les prix des matières premières agricoles au sommet. Tandis que les pays du Maghreb, du Proche et Moyen-Orient souffrent déjà de pénurie, le spectre d’une vague de famines émerge. En Occident, les États sont à la manœuvre pour prévenir le choc, susceptible de menacer les équilibres politiques et sociaux.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier a saisi d’effroi les Européens. Parallèlement au martyre des populations, une autre menace a émergé des vastes plaines céréalières ukrainiennes : celle d’une crise alimentaire sans précédent pour la planète. Dès le 14 mars, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, évoquait ainsi la perspective «d’un ouragan de famines et d’un effondrement du système alimentaire mondial». Greniers à blé du monde, l’Ukraine et la Russie ont brutalement réduit leurs exportations en raison des dévastations, des sanctions et des problèmes de fret. Depuis la guerre, les prix des matières premières agricoles s’envolent, obligeant chacun à s’adapter : les pays riches paient davantage, les plus modestes se restreignent… tant qu’ils le peuvent encore.

Face aux restrictions, les prix prennent l’ascenseur

Ensemble, les vastes champs ukrainiens et russes assurent 30 % des exportations mondiales de blé, 17 % de celles de maïs et environ la moitié de celles d’huile de tournesol. Surtout, selon l’Organisation mondiale des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), «45 États parmi les pays en développement importent au moins un tiers de leur blé d’Ukraine ou de Russie, et 18 d’entre eux en importent au moins 50%». La FAO prévoit, en raison de la guerre, une contraction des échanges mondiaux de céréales de 2 % en 2022. Le premier avril, l’ancien président russe Dimitri Medvedev, un des plus proches conseillers de Vladimir Poutine, a ainsi prévenu que son pays «ne fournira de nourriture et de produits agricoles qu’à ses amis», et de préciser : «Nous en avons beaucoup, et ils ne sont pas en Europe et en Amérique du Nord.» Du côté de l’Ukraine, le gouvernement a interdit début mars l’exportation de blé, d’avoine, de sarrasin, de millet ou de sucre afin de nourrir en priorité sa population. Les récoltes sont également amputées par la guerre. Selon le cabinet de conseil ukrainien APK Inform, la production locale d’huile de tournesol pourrait ainsi être jusqu’à 30 % inférieure à celle de l’année 2021. «La récolte sera à son niveau le plus faible depuis treize ans, avec 4,2millions de tonnes attendues, précisent les analystes. La majorité de la guerre se déroulant dans les régions clés de la production de graines de tournesol.» Par ailleurs, le blocage des ports, notamment Odessa, Marioupol et Mikolaïv, a presque réduit à zéro les exportations de graines. Le 14 avril, le ministre de l’Agriculture ukrainien avançait ainsi qu’environ 20 millions de tonnes de graines menaçaient de pourrir dans des conteneurs faute de transporteurs, quand l’Ukraine exporte environ 5 millions de tonnes par mois en temps normal.

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Charles-Henri Colombier, Directeur de la conjoncture chez Rexecode

Charles-Henri Colombier, Directeur de la conjoncture chez Rexecode

Point de vue

« L’inflation dépendra de la capacité des dirigeants à défendre ou non leur monnaie. »

Avant la guerre en Ukraine, les prix commençaient déjà à augmenter. Au-delà des questions d’ajustement de l’offre et de la demande, des décisions politiques ont-elles joué ?

Le choix américain de stimuler l’économie nationale pendant la crise sanitaire en versant des chèques stimulus aux ménages a clairement exacerbé la dynamique inflationniste mondiale. Dans un contexte où la production était encore contrainte, ce choc de demande a participé
à l’envol des prix.

Observez-vous les mêmes mécanismes dans les pays émergents ?

Les économies émergentes répondent à des défis différents, d’abord car le panier alimentaire pèse beaucoup plus lourd dans la consommation des ménages. Si les gouvernements accordent des subventions directes aux ménages pour aider leur population à se nourrir, et ainsi éviter les tensions sociales, ils peuvent alimenter l’inflation. Mais tous n’ont pas les moyens de telles politiques. L’inflation dépend ensuite étroitement de l’évolution des taux de change, et dépendra donc de la capacité des dirigeants à défendre ou non leur monnaie. À cet égard, il est intéressant de voir que, malgré la forte baisse du rouble suite aux sanctions de 2014 et qui avait pénalisé de plein fouet la population, Moscou tente au maximum de maintenir la parité de sa monnaie depuis l’invasion de l’Ukraine. Les Russes subiront malgré tout une forte inflation, mais moindre que si leur monnaie s’était effondrée.

En Turquie, l’inflation dépasse les 60 %. Comment expliquer cela ?

Le cas turc est spécifique. Recep Tayyip Erdogan défend une vision très hétérodoxe de la politique monétaire et exige que les taux d’intérêt restent bas. Cela se fait au prix d’un dévissage de la livre et d’un dérapage des prix des imports.

Rebond

L'Egypte, après les émeutes de la faim...

2007 et 2008  Inflation continue du prix des matières. En juin 2008, l’indice mondial des prix de la FAO (calculé pour un panier de 55 produits alimentaires) au plus haut historique.

Début 2008  Émeutes de la faim. En mars, le gouvernement demande à l’armée de distribuer du pain afin de remédier aux pénuries. Il institue des subventions à l’achat de pain et des cartes de rationnement.

2010  Nouvelle augmentation des prix des matières premières, le prix du blé progresse sur les marchés mondiaux de 46 % en un an. Début 2011, le prix du pain en Égypte est 30 % plus élevé qu’un an plus tôt.

Janvier 2011  Dans la foulée de la Tunisie, des milliers d’Égyptiens défilent au Caire, comme à Alexandrie, pour protester contre le pouvoir du président Moubarak. Les manifestations gagnent le Yémen, Bahreïn, la Libye et la Syrie.

Février 2011  Hosni Moubarak, en place depuis trente ans, remet ses pouvoirs au Conseil suprême des forces armées.

Juin 2012  Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, est élu à la présidence. Mais la situation économique et sociale ne s’améliore pas, de nombreuses grèves secouent le pays.

2013  Coup d’État du général Sissi. Les réformes politiques et changements sociaux que la population appelait de ses vœux en 2011 paraissent bien oubliés.

Rebond

Engrais azotés, une dépendance agricole mondiale

Depuis l’été 2021, le prix des fertilisants s’envole, et l’arrêt des exportations chinoises et russes a encore renforcé les tensions sur le marché. Résultat : une moindre productivité et l’exploration d’alternatives.

Les tensions sur le marché du blé ne s’expliquent pas uniquement par la guerre en Ukraine et les sanctions commerciales instaurées. Elles sont démultipliées par les difficultés que rencontrent, depuis plusieurs mois, les producteurs de céréales pour se procurer de l’engrais. Dès l’été 2021, les prix des engrais ont commencé à grimper sous l’effet des tensions d’approvisionnement en gaz naturel, provoquées par le contexte de rapide reprise économique post-Covid. À l’automne, le prix moyen de l’ammonitrate, ramené au kilo d’azote, qui tournait autour de 0,95 euro depuis 2016, avait doublé, tout comme les prix de l’urée et de la solution azotée. Inquiète de cette surchauffe et d’un éventuel risque de pénurie, la Chine, productrice de 10 % des engrais azotés mondiaux, a décidé en octobre dernier d’imposer à ses entreprises des mesures de suspension de ses exportations. Suite aux sanctions provoquées par l’invasion de l’Ukraine, la Russie a également fermé ses exportations en mars. «La Russie et la Biélorussie représentent 20 % des exportations mondiales de fertilisants et 45 % des produits à base de potassium. Les sanctions ont pénalisé l’exportation de ces produits, détaille Simon Lacoume, économiste sectoriel chez Coface. Cela impactera les volumes de production de matières premières agricoles dans le monde l’année prochaine et risque donc d’accélérer les hausses de prix. » Le cabinet d’expertise sur les marchés agricoles, Agritel, estime ainsi que les coûts de production, en France, seraient en hausse de 21 % sur la campagne 2022-2023 par rapport à 2021-2022. Les agriculteurs ont déjà acquis, souvent dès le printemps 2021, les engrais nécessaires aux récoltes de 2022. «Traditionnellement en avril, sont conclus des achats pour livraison en juillet, en prévision d’une application des engrais dans les exploitations en février. Aujourd’hui, compte tenu de la volatilité des prix, nous ne vendons plus qu’avec deux semaines d’avance», détaille ainsi Nicolas Broutin, président de la filiale française du groupe norvégien Yara, numéro un mondial des engrais. Face aux hausses de prix, les agriculteurs diminuent l’application d’engrais, quitte à réduire le rendement du blé. «En partant du principe que le blé a besoin d’un apport de 180 unités d’azote par hectare, réduire cet apport de 30 unités fait perdre 5 % de rendement ; le réduire de 100 unités fait perdre 24 % de rendement », avance ainsi Isaure Perrot, analyste pour le cabinet Agritel, citée par Terret-net.fr.

«La crise va accélérer les mutations du secteur, veut croire Nicolas Broutin, président de Yara France. Les agriculteurs diminuent les applications d’engrais et les producteurs explorent des solutions alternatives. Pour remplacer le gaz, chez Yara, nous explorons notamment la technique de l’électrolyse de l’eau. Le groupe s’était fixé un objectif de production décarbonée à horizon 2030. Nous allons raccourcir cette trajectoire », promet-il. Opportunisme ou réel espoir ?