Presse professionnelle : Maintenir le(s) cap(s)

16 juillet 2026  | Par Anne-Claire ORDAS
L'actuariel // Humanités // Presse professionnelle : Maintenir le(s) cap(s)

Baisse de la diffusion et de la publicité, IA générative et fiabilité en question : la presse professionnelle doit répondre à de nombreux défis. Son expertise lui donne des atouts, à condition qu’elle soit prête à s’adapter sans déroger à ses principes déontologiques et à la qualité de l’information promise au lecteur.

Cousine discrète des médias généralistes, la presse professionnelle ou B2B compte près de 400 éditeurs, plus de 1 100 titres imprimés et 580 de plus en ligne, d’après la Fédération nationale de la presse professionnelle et spécialisée (FNPS). Cette presse se caractérise par son contenu rédactionnel spécialisé dans un secteur d’activité, voire un métier, et se définit par sa communauté de lecteurs. Les coiffeurs la mettent en évidence dans leur salon pour dévoiler les tendances capillaires et les derniers après-shampooings, les experts-comptables s’y tiennent informés des évolutions réglementaires. C’est aussi une presse à l’histoire ancienne, dont certains titres ont un âge respectable, comme Lloyd’s List, né en 1734 au Royaume-Uni, consacré au transport maritime, à l’assurance et au commerce international. En France, parmi les plus vieux titres se trouvent Le Moniteur du commerce international, ou Moci, en activité depuis 1883, et L’Usine nouvelledepuis 1891. De rares titres touchent un public plus large, comme Courrier cadres, vendu en kiosque. Tous les secteurs d’activité sont concernés. Les périodicités varient, les formats aussi, du journal Le Quotidien du médecin à un trimestriel comme L’Actuariel, en passant par une newsletter mensuelle comme la Lettre du CNRS.

Peu de concentration dans la presse B2B

Certaines publications émanent directement du groupement professionnel auquel elles s’adressent. Marc Veilly, secrétaire général du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, est le rédacteur en chef du trimestriel Vétérinaires, gratuit et consultable en ligne par les 23 000 professionnels inscrits à l’ordre. « Ce magazine permet de faire la liaison entre les membres et l’institution, pour les informer des actualités importantes de la profession et du cadre réglementaire dans lequel ils exercent », précise-t-il. Parmi les dossiers récents traités : la mise à jour des médicaments vétérinaires. Des fiches pratiques expliquent, par exemple, comment signaler une maltraitance constatée en cabinet. « À travers ce magazine, la profession veut également inciter les vétérinaires à s’impliquer dans la vie de l’ordre, notamment lors des élections ordinales régionales », explique Marc Veilly.

Contrairement à la presse grand public, la concentration n’est pas de mise en B2B. Quelques grands groupes se distinguent dans le paysage : le leader Infopro Digital (éditeur de titres historiques comme Le Moniteur ou L’Usine nouvelle mais aussi de L’Argus de l’assurance), NetMedia Group (Marketing, Ecommerce, Relation client) ou encore Ficade (Décideurs magazine, Séquence bois). De nombreux petits éditeurs indépendants subsistent, comme le franco-britannique JLE (John Libbey Eurotexte), spécialisé dans le médical et le scientifique. Autre avantage, cette presse B2B s’est rapidement digitalisée. « Elle s’est convertie du papier au digital presque sans passer par la case du PDF en version numérique », constate Franck Dimey, directeur diffusion à l’ACPM, organisme chargé de certifier les chiffres de l’ensemble de la presse.

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Lonni Besançon, chercheur en visualisation à l’université de Linköping (Suède) et traqueur d’article scientifique frauduleux

Point de vue

« Les publications scientifiques n’échappent pas aux études de mauvaise qualité, voire erronées »

Vous êtes chercheur en visualisation de données, mais vous êtes fait connaître en dénonçant les fraudes des articles scientifiques, notamment pendant la pandémie de Covid de 2020. Comment en êtes-vous venu à vous pencher sur ce problème ?

Pour ma thèse (2017), je me suis intéressé à la méthodologie de la recherche scientifique, notamment tout ce qui est statistique et méthodes d’analyse de données. Ensuite, je me suis lancé dans l’open science et j’ai commencé à publier sur le sujet. Quand le Covid est arrivé, j’ai remarqué que de nombreux articles de recherche semblaient peu fiables.

Qu’est-ce qui vous a interpellé dans les articles ?

En premier, les temps de relecture très courts. Les articles étaient relus en 24 heures ou moins, notamment ceux de Didier Raoult, de l’IHU de Marseille. En général, quand on envoie un article de recherche à un journal, l’éditeur en chef recrute trois ou quatre relecteurs experts en externe. Dans le domaine médical, rien que de trouver ces relecteurs peut prendre un an et demi. Autre problème : les articles étaient publiés dans des revues où les auteurs tenaient aussi le rôle d’éditeurs. Et, très souvent, les études n’étaient pas de bonne qualité. Les groupes n’étaient pas contrebalancés correctement, il n’y avait pas de randomisation des participants, etc. Dans le cas des articles de l’IHU, ils parlaient de solution pour le Covid, alors que le degré de preuve était faible.

Concrètement, quels problèmes pose une étude peu sérieuse ou fausse ?

Un pan entier de la recherche peut perdre des années à essayer de faire marcher quelque chose qui ne marche pas, parce que l’article initial était complètement faux. Cela fut le cas dans la maladie d’Alzheimer, comme l’a montré Charles Piller, journaliste de Science magazine, dans son livre Doctored¹, sorti il y a un an. On a perdu 15 ans de recherche, des millions d’euros jetés par les fenêtres et des patients qui auraient pu avoir la chance d’explorer d’autres voies de traitements.

Pourquoi certains chercheurs produisent-ils des articles de mauvaise qualité ou bidonnés ?

Malheureusement, les scientifiques sont évalués sur le nombre d’articles qu’ils produisent. Aujourd’hui, la majorité des universités sont passées à autre chose, mais certaines fonctionnent encore ainsi. Donc, pour produire des articles rapidement, on paye une entreprise, un « papermill » (moulin à papier) qui confie le travail à une main-d’œuvre pas qualifiée. Cette main-d’œuvre copie-colle des articles existants. Mais le monde académique possède un système antiplagiat capable de les détecter. Donc, ces gens utilisent un software qui remplace chaque mot par un synonyme. C’est comme ça qu’on obtient des « expressions torturées ». Pour « intelligence artificielle », le software trouve deux mots synonymes, ça donne « cognition superficielle ». Guillaume Cabannac (NDLR : professeur d’informatique à l’université Paul Sabatier Toulouse 3) a mis au point un détecteur pour expressions torturées dans les articles.

Vous défendez une approche collaborative de la détection de fraude, qu’est-ce que cela signifie ?

Nous sommes une centaine de chercheurs et autres à participer au groupe de discussion Slack, du « Collège invisible » (NDLR : groupe informel monté en 2017 par Guillaume Cabannac). Parmi mes pairs, je peux citer Elisabeth Bik, Leslie McIntosh, Alexander Samuel, Fabrice Frank. Nous avons besoin que tous les scientifiques du monde s’y mettent. Il faudrait aussi que les universités soient derrière nous, ainsi que les journalistes. L’an dernier, à la Conférence mondiale du journalisme scientifique, Charles Piller a expliqué qu’en tant que journaliste, il avait la capacité d’obtenir des réponses différentes de celles que nous obtenons. Tout le monde peut participer en publiant sur le site Pubpeer. Enfin, le site cosig.net (en anglais) explique comment faire pour traquer la fraude.

1 – « Doctored : fraud, arrogance, and tragedy in the quest to cure Alzheimer’s », de Charles Piller.

Encadré

Publicité : les liaisons (parfois) dangereuses

Un média dépendant d’intérêts économiques est moins efficace sur l’information.
Les conséquences peuvent être dramatiques, comme l’ont montré certains scandales.

Septembre 2015. Le Dieselgate éclate. L’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) accuse la société automobile Volkswagen d’avoir manipulé les tests d’émission de CO2. Plus de 11 millions de véhicules dans le monde sont concernés. Dans ce contexte, le même mois en France, le mail de la régie publicitaire 366 à plusieurs journaux de la presse quotidienne régionale passe mal. Il évoque l’annulation d’un dispositif publicitaire de 315 000 euros, en cas de publication d’articles sur l’affaire Volkswagen à certaines dates. Révélée par Le Canard enchaîné, l’information est démentie formellement par l’agence de communication du constructeur automobile, Mediacom. Celle-ci reconnaît toutefois une demande de la part de la firme de décaler ses campagnes pour éviter que les pubs y côtoient des articles négatifs sur la marque.

Un travail journalistique sous le contrôle d’intérêts économiques produit de l’information de basse qualité avec des conséquences graves, voire dramatiques dans certains cas, comme dans le scandale du Mediator. Ce produit est commercialisé par les laboratoires Servier à partir de 1976, d’abord dans le cadre d’un traitement du diabète de type 2, ensuite comme coupe-faim. Il faut attendre 33 ans et son interdiction en 2009 par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) pour qu’un quotidien généraliste, Le Figaro, porte l’affaire à la connaissance du grand public. On sait aujourd’hui que ce médicament a causé entre 1 500 et 2 100 morts.  En septembre 2021, dans l’affaire du Mediator, les laboratoires Servier ont été reconnus coupables de « tromperie aggravée » et d’« homicides et blessures involontaires ».

Comment expliquer ce retard de prise de conscience ? Jacques Servier, le fondateur et dirigeant des laboratoires du même nom, est un proche du pouvoir politique. Sa société est par ailleurs généreuse en subsides publicitaires avec la presse médicale qui lui est acquise. Au magazine Impact Médecin, les articles sur les différents produits Servier sont relus et amendés par l’entreprise elle-même, révèle l’une de ses anciennes journalistes, Virginie Bagouet, en 2011. A contrario, la revue Prescrire, fondée en 1981 et fonctionnant sans publicité, avait pointé dès ses débuts l’absence d’intérêt thérapeutique du Mediator, et alerté ensuite sur ses effets indésirables. En juin 2006, en lisant Prescrire, Irène Frachon, pneumologue à Brest, fait le lien entre le prétendu médicament et les défaillances cardiaques qu’elle constate chez ses patients. Les études scientifiques qu’elle mène aboutiront à retirer le Mediator du marché.

La question de la liberté d’informer reste d’actualité en 2026. L’Union européenne s’en est emparée avec l’European Media Freedom Act, entré en vigueur le 7 mai 2024.  Ce texte impose notamment la publication de la liste des propriétaires de médias et protège la liberté éditoriale face aux ingérences politiques ou économiques. Mais, en ce mois de juin 2026, la France n’a toujours pas transposé le règlement. Un an avant l’élection présidentielle de 2027, l’indépendance des médias est pourtant plus que jamais un garant de démocratie.

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