Alors que la grande transmission, liée aux décès prochains des baby-boomers, se prépare, les inégalités liées au transfert de patrimoine n’ont jamais été aussi fortes. Débat sur les origines des principes qui guident la législation successorale et ses pistes d’évolution et solutions.
Neuf mille milliards d’euros. C’est l’estimation, réalisée par la fondation Jean Jaurès (1) fin 2024, du montant de la « grande transmission » qui aura lieu au cours des quinze prochaines années en France du fait de la disparition de la génération des baby-boomers. Aux États-Unis aussi se déroulera le « plus grand transfert jamais connu dans l’histoire de l’humanité »,ainsi que l’a qualifié le New York Times (2). « En France comme aux États-Unis, les montants cédés représentent environ trois années de produit intérieur brut (PIB), soit 20 % du PIB chaque année jusqu’en 2040 », met en perspective André Masson, économiste, directeur émérite de recherches au CNRS et d’études à l’EHESS, auteur de L’Héritage au XXIe siècle (Odile Jacob, 2025).
Cette grande transmission résulte d’un processus de « patrimonialisation » de nos sociétés depuis les années 1970-1980, mis en évidence dans ses différents travaux par l’économiste Thomas Piketty, directeur d’études à l’EHESS et auteur du Capital au XXIe siècle (éditions du Seuil). « Le patrimoine privé des entreprises et des ménages, qui représentait sept fois le PIB au XIXe siècle, est tombé à deux fois en 1950 avant de remonter à trois au cours des années 1970 et plus de six fois le PIB aujourd’hui », indique André Masson. C’est principalement un effet valeur qui a joué, l’immobilier et les actions cotées s’étant appréciés bien plus fortement que les revenus du travail. D’après l’Insee, la hausse des prix des logements anciens a ainsi contribué à hauteur de 80 % à la très forte progression (+233 %) du patrimoine immobilier détenu par les ménages entre 1998 et 2021 (3). Ce processus est caractérisé par l’émergence d’une classe moyenne patrimoniale. « Beaucoup de gens ont quelque chose à donner, même s’il y a une forte inégalité dans la valorisation de ce qui est à transmettre », souligne Guillaume Allègre, économiste à l’OFCE. Le patrimoine, dans sa globalité, est également très concentré aux mains des seniors, surtout les plus aisés d’entre eux. C’est la « règle des trois fois 60 » d’André Masson : les seniors, 60 ans ou plus, possèdent 60 % de l’ensemble du patrimoine financier et 60 % du non-financier (principalement immobilier). Couplée à l’allongement de la vie, cette gérontocratie patrimoniale occasionne une seniorisation de l’héritage : « Le patrimoine se transmettra de plus en plus entre retraités », indique Guillaume Allègre.
Le grand transfert accentuera par ailleurs le concept du retour de l’héritage, phénomène par lequel les successions ont un poids de plus en plus important dans la formation des patrimoines privés.
